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samedi 2 juin 2012

"Etre aimante"

[…] Et pourtant, en dépit de trente-six ans de service à Sainte Anne et dans ces autres institutions de la Ville de Paris, en dépit de son dévouement sans bornes auprès des enfants défavorisés dont elle s’occupait, Eve est toujours restée vacataire — vacances sans solde et embauche au même titre qu’une débutante à chaque rentrée, ce qui n’était pas conforme à la loi. Finalement, par une ironie du sort, elle fut titularisée deux ans avant l’âge de la retraite ! Pour cela elle dut, à cinquante-huit ans, passer un examen face à de jeunes orthophonistes qui comptaient beaucoup moins d’années d’expérience professionnelle qu’elle. L’un des examinateurs lui demanda : « Quelle est, selon vous, la qualité principale qu’un orthophoniste doit manifester en exerçant son métier ? » - « Sur le plan personnel ou sur le plan professionnel ? » - « Une qualité personnelle. ». « Une chose m’est venue immédiatement à l’esprit, et m’a paru évidente, dit Eve, et j’ai répondu “être aimante”».
[La Dame des Mots - Eve Ricard]
Voilà, j'ai trouvé cet extrait sur le site de Matthieu Ricard - le blog - via le site d'Anne-Marie, une merveilleuse pastelliste. Il y a comme cela des situations qui font écho et j'ai eu envie de la relever et de la révèler. Certes, cela ne fait pas plus de trente ans que j'exerce le même métier puisque j'ai commencé "sur le tard", ayant exercé d'autres activités professionnelles et surtout mis au monde et élevé quatre enfants, restant ainsi de longues périodes après chaque maternité à la maison occupée à plus que plein-temps : je bricolais aussi et faisais souvent du bénévolat dans mes heures creuses. J'ai donc commencé à enseigner seulement en 2000-2001, une année où tout s'en est mêlé : seule avec mes enfants, une maman en dépression profonde à qui tout le monde avait tourné le dos- et pas que cela - dont je m'occupais au  quotidien en plus du reste, et ma licence d'anglais à finaliser puisque j'ai commencé à enseigner avec le DEUG tout fraichement acquis, dans un lycée à 92 kilomètres de chez moi où régnaient violence physique et verbale, agression quotidienne, chahut [la police au moins une fois par semaine devant ou dans l'établissement] : on appelait cela une ZEP. Sauf qu'au lieu de toucher un salaire normal de prof je percevais environ 7 200F de salaire et en laissait 3 000 (F) très exactement dans le carburant de la vieille BX de mon père que je venais de récupérer suite à son décès au mois de mai de l'année 2000 (j'avais cours 5 jours de la semaine, tous les matins à 8 heures, et je laissais mes enfants seuls dès avant 7 heures du matin alors que la plus jeune avait à peine 8 ans et le deuxième venait d'entrer en 6ème). Mon autre des garçons - âgé de 16 ans - vivait dans la maison de son papa et mon aînée était partie. La BX a rendu l'âme en juillet de l'année 2001. Elle n'a pas supporté autant de kilomètres. La suite étant pire que tout ce que vous pouvez imaginer mais je n'entrerai pas dans les détails, je n'ai jamais pu préparer le concours de titularisation, ce fameux concours que j'ai présenté en interne cette année mais pour lequel j'ai simplement été admissible, c'est à dire que je suis allée passer les oraux sans formation à la préparation à une épreuve orale puisque je ne connais personne dans la même situation que moi, n'ai pas vraiment de droits aux formations étant donné les durées courtes - même si répétitives ou prolongées - de mes contrats, et que je ne connais(sais) personne présentant ce même type d'épreuve avec qui j'aurais pu accessoirement m'entraîner. Les oraux passés et les jurys ayant tranché, je n'ai pas été admise. Je repars donc à zéro. Incertitude d'un contrat à la rentrée, salaire de débutant non certifié malgré l'ancienneté et l'expérience du terrain, malgré aussi ce que j'apporte à mes élèves - souvent des élèves au comportement totalement ascolaire et pour lesquels je me sens plus investie de la mission de les amener à ne pas rejeter une matière, à ne pas croire que non, ils n'y arriveront jamais, et auxquels, quoi qu'il se passe, on finit tout de même par s'attacher, au moins pour certains. Sans compter qu'à chaque début d'année ou presque, c'est changer d'établissement quand et si j'ai la chance d'avoir un contrat dès la rentrée, même si c'est un tout petit bout de contrat, car lorsque je n'ai rien, je ne touche strictement rien à la fin du mois de septembre, et je refuse d'entrer dans le système de l'assistanat alors que je suis diplômée et disposant de toutes mes facultés intellectuelles, changer de collègues, changer de lieux et salles de classes, le tout sans avoir bien entendu pu passer de bonnes vacances pour se ressourcer puisque de toute façon, les finances ne sont pas suffisantes pour cela, et voire même sources d'angoisse.
Cela dit, ceci n'est pas un message de plainte. Au contraire, c'est presque même un message d'espoir pour moi puisque je viens de découvrir grâce à Matthieu Ricard et sa soeur que l'on peut être titularisée à 58 ans et que j'avais justement peur que mon âge ne soit un frein à ma titularisation un jour suite à une présentation d'oral devant un jury. J'ai donc encore quelques années devant moi (mais pas tant que cela) pour espérer et m'accrocher.